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Ry, je t’en prie…
Il était tellement lourd, tellement inerte. Pitié, mon Dieu. Ry, ne meurs pas ! Tu ne vas pas me faire ce coup-là ! Je t’interdis de mourir !
Zoé agrippa fermement la parka de Ry avec ses doigts et tira de toutes ses forces, en y mettant toute son énergie. Mais elle ne réussit qu’à lui relever la tête au-dessus de l’eau ; elle n’arrivait pas à le soulever et à le sortir de là.
« Mère ! Sois maudite ! Aide-moi ! » hurla-t-elle.
Zoé eut l’impression fugitive que sa mère s’était arrêtée et avait jeté un coup d’œil par-dessus son épaule, mais Anna Larina continuait à avancer, à travers l’ouverture, dans la salle écarlate, palpitante.
Zoé sentit que Ry bougeait sous ses mains, elle l’entendit tousser. Elle se rassit sur ses talons et tira à nouveau, l’appela en sanglotant pendant qu’il s’accrochait avec ses doigts à un rocher. Enfin, elle n’aurait su dire comment elle y était arrivée, elle le tira hors de la mare, trempé, chacun de ses souffles rauques lui arrachant un tremblement. Il roula sur lui-même et s’assit à moitié, adossé à une stalagmite, le bras pressé sur son côté droit et du sang coula entre ses doigts.
Puis Zoé entendit sa mère hurler.
Elle tourna brusquement la tête, et ce qu’elle vit lui parut irréel. Le sol, sous les pieds d’Anna Larina, avait disparu.
« Mère ! » s’écria Zoé, horrifiée.
Son premier mouvement fut de courir vers sa mère pour la sauver, mais elle ne pouvait abandonner Ry. L’espace d’un instant, Anna Larina parut suspendue au-dessus d’un gouffre béant, et puis elle s’abîma dans les profondeurs, en poussant des hurlements qui n’en finissaient pas et semblèrent ensuite se changer en un gémissement strident qui s’amplifia atrocement, alors que le sol se mettait à vibrer et à trembler.
« Sors de là ! » cria Ry pour se faire entendre malgré le vacarme maintenant semblable au grondement d’un train qui aurait foncé sur eux.
Zoé essaya de le soulever, de l’aider à se relever, mais il la repoussa.
« Non. Je te ralentirais. Vas-y ! »
Il la chassa une nouvelle fois.
« Je ne t’abandonnerai jamais, espèce d’idiot ! » cria Zoé.
Elle esquiva sa main qui battait l’air comme pour l’écarter et le recouvrit de son corps, alors que des fragments de pierre et des mottes de terre dégringolaient sur eux.
Elle pensa Je vais mourir, et fut envahie par une terrible tristesse. C’était trop tôt.
Graduellement, le sol cessa de trembler, et le terrible vacarme provoqué par la chute des rochers s’assourdit avant de s’estomper tout à fait.
Lentement, Zoé releva la tête de la poitrine de Ry.
« C’est fini ? » demanda-t-elle, s’adressant plus aux dieux qu’à lui.
Quelque chose en elle savait que c’était terminé. C’était l’énigme finale. L’arcade qui ouvrait un moment plus tôt sur la cavité où se trouvait l’autel d’ossements était maintenant comblée par des débris de roches et des blocs de pierre. Pour que l’autel demeure à l’abri du monde, il avait fallu qu’il disparaisse à jamais.
Une image revint alors à l’esprit de Zoé, celle de sa mère en ce dernier instant, avant que le sol ne s’ouvre et ne l’avale. Elle tournait le dos à Zoé, son visage était rivé sur l’autel et, alors même qu’elle tombait dans l’abîme où elle allait trouver la mort, elle n’avait pu en détacher son regard.
Ry gémit et Zoé se releva rapidement, tout à coup effrayée d’avoir aggravé sa blessure en se jetant ainsi sur lui dans l’espoir de le protéger. Il avait l’air mal en point. La main qu’il crispait sur son flanc était maintenant couverte de sang. Il avait déjà les yeux vitreux, fébriles.
Il eut pourtant encore la force de se remettre debout. Ensuite, elle ne pourrait jamais dire comment elle s’y prit au juste mais, d’une façon ou d’une autre, elle réussit à les faire passer, Ry et lui, par la faille dans la roche sans perdre complètement les pédales. Elle redoutait surtout que sa mère fût venue accompagnée de ses sbires de la mafiya pour surveiller ses arrières et qu’ils fussent dissimulés parmi les arbres qui longeaient le lac, prêts à leur tirer dessus avec leurs armes semi-automatiques.
Mais elle n’avait pas le choix. Les vêtements trempés de Ry gelaient sur lui. Elle devait absolument le réchauffer, ou il mourrait d’hypothermie avant d’arriver à l’hôpital.
Ry était à peine conscient lorsqu’ils émergèrent en titubant de derrière la cascade gelée. La nuit rampante avait presque complètement envahi le lac, d’un calme et d’une immobilité surnaturels. Seul un maigre rayon de lumière polaire bleutée effleurait encore les nuages chargés de neige. Elle supportait le poids de Ry autant qu’elle le pouvait tout en pataugeant dans la neige vers l’endroit où ils avaient laissé l’Arctic Cat, parcourant du regard les pins incrustés de glace et les amas rocheux, tous les muscles de son corps bandés dans l’attente du tonnerre d’un coup de feu.
On a réussi, on a réussi, entonna-t-elle mentalement comme une litanie alors que Ry se laissait tomber sur le siège arrière du Cat, en gémissant de douleur.
Tout à coup, Zoé sentit plus qu’elle ne le vit un mouvement fugitif entre les arbres. Elle se retourna d’un bloc et se figea, scrutant les ténèbres qui s’approfondissaient, mais tout était tranquille.
Un lièvre blanc fila de derrière un amas de rochers. Zoé s’apprêtait à laisser échapper un soupir lorsqu’elle aperçut à nouveau…
Des yeux.
Une paire d’yeux jaunes flottait près du sol. Puis une autre, et encore une autre.
C’est alors que les loups commencèrent à hurler.
… C’est la saison de disette. Les loups seront en maraude.
Je vous en prie, mon Dieu, cher bon Dieu…
« La clé est sur le contact, souffla Ry. Démarre. Allume les phares. Ça devrait les effrayer. On a besoin des couvertures, Zoé. Froid. »
Zoé bondit sur le Cat, mit le contact, alluma les phares, et la meute de loups, qui avait déjà commencé à sortir furtivement et à s’avancer sur le lac, rebroussa chemin et fila sous le couvert des arbres.
Zoé sortit d’abord la vodka et la tendit à Ry. Il la prit d’une main et but à la bouteille, les dents cognant sur le goulot. Son autre bras était plaqué sur son flanc. Sa parka était trempée de sang jusqu’aux genoux.
Zoé déplia les couvertures de survie et les enroula autour de Ry tout en fouillant frénétiquement du regard le bord du lac à la recherche des loups. Elle ne les voyait plus mais elle les sentait qui rôdaient dans les ténèbres et se rapprochaient encore.
Ry avait du mal à respirer, et elle avait vraiment l’impression de voir la vie s’échapper de lui. Mais tu vas l’emmener à l’hôpital, Zoé ma fille, et il s’en sortira. Ils vont extraire la balle et…
« Il y a quelque chose qui ne va pas, dit Ry dans un souffle rauque. Cette salope m’a tiré dans les côtes ; je ne devrais pas me sentir aussi mal. »
Zoé finit de coincer la deuxième couverture sous sa cuisse et se pencha tout près de lui pour être sûre qu’il l’entendait bien.
« Ecoute-moi, Ryland O’Malley, tu vas te cramponner, compris ? Je t’emmène à l’hôpital, alors il va falloir que tu te cramponnes.
— Le jus d’os, dit-il, la respiration sifflante. Ne m’en donne pas.
— Je ne te laisserai pas mourir. Pas question.
— Pas l’autel d’ossement. Quoi qu’il arrive. Promets-moi… ce que tu as de plus sacré… pas m’en donner. »
Zoé secoua la tête, sentit ses larmes geler instantanément sur ses joues.
« Ry, tu ne peux pas me demander ça… Je t’aime.
— Alors jure-le. Jure-moi ça. »
Un sanglot lui échappa, si fort qu’il lui déchira la gorge.
« Je te le jure. Sur mon amour… »
Un loup les attaqua, sortant des ténèbres. Zoé poussa un cri et lui lança instinctivement la bouteille de vodka à la tête. La bête s’esquiva à la dernière seconde avec un claquement de mâchoires et un grognement, puis toute la meute fit demi-tour et disparut dans la nuit.
Affolée, Zoé se précipita pour prendre place sur le siège du Cat, et faillit tomber. C’est alors que l’horrible pensée la frappa : elle n’avait jamais piloté une motoneige de sa vie. Et si… et si…
Les loups s’étaient déjà regroupés et revenaient. Elle poussa l’engin afin de lui faire effectuer un demi-tour, projetant la lumière de son phare en plein sur eux, et ils reculèrent à nouveau, mais un peu moins loin, cette fois, et elle vit la faim et leur instinct de tueur dans leurs yeux jaunes.
« Ry ! s’écria-t-elle. Comment on pilote ce machin ? »
Mais il avait dû s’évanouir, parce qu’il ne répondit pas.
Tout à coup, un craquement énorme, comme un coup de fusil, retentit au-dessus de leurs têtes. Quelque chose tomba du ciel, fondit sur eux et s’enfonça dans la neige, juste devant la motoneige.
Une stalactite de glace géante, de la taille d’un bras humain.
Zoé la regarda horrifiée, l’espace d’une seconde de temps suspendu. Et puis le monde entier parut exploser alors que l’immense cascade de glace s’effondrait, faisant pleuvoir sur eux des blocs et des lances de glace gelée, mortelle.
Zoé chercha frénétiquement un sélecteur de vitesses, quelque chose… et puis elle vit un bouton à côté du contact. Elle appuya dessus et l’Arctic Cat fit un bond en avant.
Juste au moment où la cascade de glace se détachait de la falaise et s’écroulait dans une énorme avalanche de glace et de neige.
Les feux des fonderies de Norilsk illuminaient le ciel arctique bleu noir, sur lequel les cheminées d’usines se découpaient en ombres chinoises.
La première usine sur laquelle elle tomba, à la périphérie de la ville, était visiblement désaffectée et abandonnée. Et puis elle repéra quelques hommes blottis autour d’un brasero allumé dans un vieux fût à essence. Ils étaient accroupis par terre, tendant vers les flammes leurs mains enroulées dans des chiffons, et c’est à peine s’ils levèrent les yeux, même quand elle fonça pratiquement sur eux avec le Cat avant de réussir à l’arrêter.
« Hôpital ? » croassa-t-elle, tandis que de petits glaçons se brisaient et tombaient de ses sourcils et de sa capuche.
L’un des hommes, qui avait un bonnet rouge abaissé au ras des yeux, répondit :
« Septième rue à droite. Après ça, continuez tout droit, tout droit, tout droit. C’est au milieu de nulle part, mais il est tellement grand que vous ne pouvez pas le rater. Ça, faut reconnaître… On dit que c’est le plus grand hôpital de Russie. Mille lits, ils ont, et… »
Les skis du Cat patinèrent sur les pavés verglacés alors qu’elle mettait les gaz, tout en se tordant le cou pour regarder Ry par-dessus son épaule. C’est à peine si elle distinguait son visage sous la neige qui le recouvrait. Il avait depuis longtemps perdu connaissance, et ses paupières étaient déjà bleues.